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jeudi, 18 octobre 2012

Le choix des maux...

Ce soir, il n’avait pas vraiment le moral en sortant de la fac par la rue Linné. L’ennui peut-être. Il traînait, ne savait pas trop « quoi faire de sa peau » comme disait sa mère. Ecouter de la musique ne le tentait pas, ce qui était rare. Il était à jour dans son travail. Mais si, mais si, ça arrivait, un effet secondaire du célibat sans doute… Il décida donc d’aller retrouver ses copains au bistrot de la rue Cujas. Il y en avait deux ou trois qui essayaient vainement de le convertir au communisme pur et dur. En fait plus dur que pur. Ces tentatives restaient lettre morte et parfois tournaient court quand il opposait à ses contradicteurs l’intervention de 1956 en Hongrie.
Cette entorse au principe affiché du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », si souvent mis en avant quand il s’agissait de vilipender les Etats-Unis et leur intervention au Vietnam, laissait assez facilement ses interlocuteurs à court d’arguments de bonne foi. Il lui arrivait néanmoins d’acheter de temps en temps « Les Cahiers du Communisme », revue intello du Parti Communiste International. Un gigantesque parti qui s’étendait sur une grande partie de la planète. Plus précisément sur quelques pâtés de maisons du Quartier Latin.
Il avait même assisté à une réunion où, pour convaincre des bienfaits de la politique de Brejnev autrement démocratique que celle de Lyndon B. Johnson, les aficionados du centralisme démocratique avaient invité un Brésilien affligé d’un accent épouvantable. Ce Brésilien était censé nous dire tout le mal qu’il pensait du maréchal Branco qui voulait rien qu’à torturer les artistes de gauche –ce qui était vrai- alors qu’il fallait absolument instaurer le communisme partout pour garantir les libertés –ce qui, pour les informations dont il disposait, était faux.
Bref, il s’était ennuyé ferme, était resté opaque à une argumentation pleine de trous –il se demandait comment ces lascars avaient eu autre chose qu’une bulle en philo-. En fait il préférait le côté joyeux des manifs où on hurlait « US go home ! » avant d’aller se vanter de faits d’armes, assez miteux au demeurant, au café avec des « camarades de combat pour une vraie démocratie ».
Tout cela n’allait pas toujours sans mal et l’expérience lui avait parfois montré que le CRS bien nourri et entraîné courait nettement plus vite que l’étudiant romantique  nourri n’importe comment et toujours à court de calories. La méthode n’avait pas que des inconvénients, qui permettait à l’étudiant, toujours prompt à s’avachir, de bénéficier d’un entraînement gracieusement dispensé par le ministère de l’Intérieur…
Ces échanges un peu vifs entre la gent estudiantine et les chevaliers du guet montraient en outre le soutien indéfectible du pays à ces chiens de capitalistes, impérialistes de surcroit.
Et ce, malgré les dénégations véhémentes de « Mon Général » qui protestait souvent de l’indépendance de la France vis-à-vis des USA, non mais !
Il faisait finalement des journées telles que tenter la même chose dans une usine eût conduit à la grève sur le champ. Songez à des heures de cours plus ou moins magistraux car il n’y a pas toujours la corrélation souhaitée entre le savoir et l’art d’enseigner. Heures de cours suivies d’heures de café, en fait de tentatives de restauration de la justice sociale dans le monde, tentatives montrant évidemment que, pour faire valoir son point de vue, les muscles de la langue étaient nettement moins efficaces que le porte-avion ou la bombe thermonucléaire. Ces journées se soldaient de plus par des heures de marche et enfin de travail à la maison. Heureusement que la jeunesse permet de supporter quelques années de manque de sommeil sans se retrouver avec des yeux de panda le lendemain matin.