Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 21 décembre 2012

Joli moi de mai.

Je vous avais promis de vous relater une part du mai 1968 tel je l’ai vécu.
Chose promise, chose tentée.
Lectrices chéries, rappelez-vous l’irruption de « Dany le Rouge » dans la vie de votre étudiant préféré.
Et reprenons la suite de cette histoire qui finit à l’époque calmement.
Du moins pour ce qui est des histoires de cœur… 
Ce matin-là, j'ai dix neuf ans. Dix neuf ans et cinq mois.
Mon quartier, le Marais, tout proche d’un terrain vague qui sert de  parking sauvage et deviendra plus tard le « Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou », plus connu sous le nom de « Centre Beaubourg »  quand ce n’est pas sous le sobriquet de « La   Raffinerie » qui lui collera aux tuyaux pendant des années.
Comme beaucoup encore à Paris, ce quartier est plutôt sale, la loi promulguée par Mr Malraux n’est pas appliquée partout, loin de là.
Le Marais est fait de rues étroites aux trottoirs plus étroits encore.
Les toits de l’hôtel particulier où vivent mes parents sont en cours de réfection et nous y habitons un  appartement soumis à la « loi de 1948 ».
Des poutres et des feuilles de zinc s’entassent dans la cour. Le soir, quand je reviens à la maison, il me suffit de taper du pied sur les pavés de la cour pour entendre s’enfuir des rats monstrueux dont certains s’empalent sur les clous de charpentier en couinant désespérément.
Le déménagement des Halles n’a pas encore commencé qui le sera l’année suivante, mais les marchands, prudents comme tous les marchands, ont décidé de commencer à mettre de l’ordre et nettoyer sérieusement l’endroit qui a servi d’arrière-cuisine à Paris pendant des siècles .
D’où l’afflux de rats dans les immeubles entourant les Halles.
Ces temps-ci, nourrir Paris consiste apparemment à nourrir les rats du quartier où habite votre Goût adoré.
L’allure de mon quartier ? Noir ! Voire lépreux.
Les travaux de restauration ne commenceront que pendant les années soixante-dix.
Ce sera l'occasion d'un énorme transfert de fonds entre l'état qui prêtera sur trente des sommes phénoménales à des taux d'intérêt dérisoire à des promoteurs qui restaureront, voire reconstruiront, puis vendront à des prix pharamineux sur des durées de dix à quinze ans à des taux quasi usuraires.
Mais ça redonnera au quartier un lustre qui avait disparu depuis la Révolution de 1848.
C'est là que Zola trouvera la matière du « Ventre de Paris »
Son animation ? Nulle à partir de dix-neuf heures car la fermeture des magasins de gros en bonneterie et d’outillage de joaillerie sert de couvre-feu.
De plus, contrairement à ce qui s’y passera dès les années soixante-dix, on y peut dormir la nuit du sommeil du juste sans être brutalement réveillé par des fêtards avinés.
Son avantage pour votre serviteur ? Il est tout proche de la fac de Jussieu où je vais « pedibus cum jambis » et de toute façon, j’aime ce quartier. La « Voie Georges Pompidou » n’existe encore qu’à l’état de projet et les quais de la Seine sont encore ceux décrits par les poètes, avec leurs pavés, leurs bancs faits exprès pour l’entraînement des jeunes gens aux choses de la vie et les talus encore herbeux pour y approfondir les nouvelles connaissances…
Depuis plus d’un mois déjà les couloirs et les rues du Quartier Latin bruissent de nouvelles qui nous réjouissent.
Enfin, pas tous mais beaucoup d’entre nous.
Les étudiants de Nanterre, instruits par des étudiants comme « Dany le Rouge », apprennent, alors qu’ils les ont sous les yeux depuis les fenêtres de la fac, que Nanterre est d’abord et avant tout une ville de pauvres.
Une ville qui sacrifie à « la croissance », celle qui reconstruit la France depuis plus de vingt ans.
Tous, ces étudiants qui viennent de familles plutôt aisées, ou moins aisées comme la mienne dont les enfants sont boursiers, voient avec stupeur que sous les fenêtres de leurs amphis, de très pauvres gens triment à leur place pour reconstruire un pays que d’autres ont dévasté.
Bon, c’est de fait assez heureux car nous serions bien incapables de faire ce qu’ils font…
Votre serviteur lui-même, animé des bonnes intentions de gauche qui devraient être à l’honneur ces temps-ci, bien qu’issu d’une famille pas bien riche, n’a pas idée de ce que doivent faire ces gens.
Heureusement, pour le convaincre qu’il est proche de ces gens là, il lui suffit d’entendre ses camarades mieux lotis affirmer « Mais enfin ! Il n’y a plus de pauvres maintenant ! Tout le monde a un travail bien payé ! »
Pour être honnête, rappelons-nous tout de même qu’il n’était question au départ que de l’accès aux piaules des étudiantes…