lundi, 18 novembre 2013
J'ai enfin six ans et pas encore toutes mes dents.
Je vous avais laissées, lectrices chéries, découvrir avec moi que Blek le Roc était un héros autrement intéressant que le Christ. Il était, contrairement à moi, plein de muscles et pouvait rétamer trois « tuniques rouges » d’un seul revers de main.
Je piquai donc dans Kiwi quelques répliques qui me paraissaient assez bien senties pour que je les ressortisse pendant les récrés quand on me cherchait noise.
Le retour chez les Frères arriva assez rapidement pour m’éviter de devenir insupportable à force de réclusion dans l’appartement trop petit après la maison des grands-parents.
La seule chose qui me plaisait dans ce pensionnat, à part les récréations où on me fichait désormais la paix, c’était la classe. Surtout parce que c’était l’endroit où je me débrouillais le mieux avec le chant et les parties de « billes au pot » des récréations.
C’est d’ailleurs ces parties de billes qui me firent pour la première fois détester ma mère.
Vous ne savez pas jouer « au pot » avec les billes ?
Que je vous explique.
Il y avait « les billes », petites boules de terre cuite peintes de diverses couleurs.
Assez ternes et de peu de valeur mais disponibles en grand nombre.
Puis il y avait « les cales », billes de verre parfaitement sphériques et agrémentées de trainées de verre coloré noyées dans le verre transparent de la bille.
On ne mettait ces « cales » en jeu que quand on avait perdu jusqu’à la dernière bille.
Et enfin, l’apothéose, le graal du joueur de billes, imaginez une « cale » mais à l’échelle trois ou quatre, « le calot ».
Le jeu consistait à trouver un des endroits de la cour de récréation, se mettre à environ un mètre du trou et chacun des joueurs jetait quelques billes par terre.
Celui dont une des billes était la plus proche du trou commençait, suivi par le suivant dans l’ordre de proximité. En fois l’ordre établi, il suffisait au joueur d’envoyer d’une pichenette les billes dans le trou. Tant que la bille que vous aviez envoyée tombait dans le trou, vous jouiez. Si vous ratiez votre coup, le joueur suivant prenait son tour.
Celui qui envoyait la dernière bille dans le trou, dit « le pot » ramassait toutes les billes.
Quel rapport avec ma mère ? Direz-vous.
Eh bien, il se trouve que j’étais assez habile pour remplir mes poches assez vite.
Un manque de chance tout relatif au bout du compte fit que lors d’une récréation je ramassai toutes les billes en jeu, celles de tous les jeux auxquels j’avais participé.
Les deux poches de ma blouse étaient pleines. Pleines de billes. Trop pleines de billes.
Arrivé en classe, je fus trahi par la résistance des matériaux.
Vous vous souvenez sans doute que mes blouses n’étaient pas ces blouses grises, solides à souhait. Des blouses de quincailler. Des blouses qui pouvaient servir de caisses à outils sans cligner d’un revers de poche. Des blouses parfaites en somme.
Mes blouses donc, n’étaient pas grises, rappelez-vous, mais bleues, avec un liseré rouge et un « col Mao ». Et c’est là que la fâcheuse habitude maternelle de sauter sur le « moins disant » fit des ravages. A mon amour-propre d’abord, à mes possessions ensuite et enfin à mes récréations.
Comme je vous l’ai dit, je me débrouillais plutôt bien en classe. A une question du Frère, je levai si vivement le doigt qu’une poche céda d’un coup, envoyant une centaine de billes sur le carrelage. Je me levai alors dans un mouvement brusque qui fit céder la seconde poche et envoya une autre centaine de billes par terre.
Le silence de la classe fut brutalement interrompu par la ruée de tous les autres pour ramasser les billes. Leurs efforts furent vains. Une fois toutes les billes ramassées, le Frère passa parmi eux et les confisqua toutes.
Oui ! Toutes !
Une fois les billes enfermées dans son bureau, le Frère me fit venir sur l’estrade, me donna une gifle, deux cents lignes et me renvoya, les larmes aux yeux mais pas pleurant, à ma place.
Ce fut la seconde fois que je vouai une haine farouche à ma mère.
Ça passa rapidement car je ne suis pas rancunier mais ce ne fut pas la dernière fois. J’étais assez jeune pour qu’elle dispose encore d’une impressionnante réserve de tours pendables à mon endroit...
Je perdis ce jour-là l’habitude de jouer aux billes. Je me mis à lire pendant les récréations. Ça me valut quelques réflexions de mes barbares mais ils me fichèrent la paix. Plus que le Frère qui ne cessait de me recommander de prendre de l’exercice avec « mes camarades ». J’en pris pour éviter les punitions. Je me mis à me battre avec certains, en faisant attention à ne pas saigner du nez. Ça me valut quelques retours de récré à genoux
dès l’entrée en classe mais me permit d’acquérir quelques « trucs » suffisamment efficaces pour qu’on me fichât la paix pendant les récréations.
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