jeudi, 09 août 2012
Reprenons…
Une fois la douleur atténuée, elle reprit sa main ce qui arracha dans l’instant un large morceau de mon cœur.
Nos cafés, de froids étaient redevenus tièdes, je ne sais pas si c’est à cause de la chaleur d’août ou d’avoir été tenus si longtemps dans nos mains.
Nous parlions de choses et d’autres. Surtout d’autres.
A part nos prénoms et où nous allions au lycée, nous dîmes peu de choses sur nous.
Nous savions tout juste, au bout de cette demi-heure, que nous habitions le même quartier et aimions Montmartre et le cinéma.
Elle aimait bien le Montcalm, j’évitai donc de lui parler de « l’Ornano 43 », nettement moins reluisant et pour tout dire pas toujours fréquentable –lors du baiser final, le spectacle était souvent dans la salle et les gauloiseries particulièrement solides-…
De fait je vivais dans un quartier de voyous et ma mère prenait garde à nous éviter la contagion langagière et comportementale, à coups de conseils souvent, à coups de câlins fréquemment mais surtout à coups de taloches.
Je sortis mes pièces –dans un geste léger qui, sur le coup, me parut naturel, c’est dire l’effet qu’elle me faisait- et les donnai au cafetier.
Elle se leva, me tendit la main, la bonne, pas celle que j’avais maltraitée, me dit merci et partit vers la sortie.
Je la suivis, ne sachant quoi dire –ce qui est rare chez moi- ni surtout quoi demander.
Mon don de baratineur, celui qui suscitait l’envie –et parfois la jalousie- de mes camarades, m’avait abandonné.
Cette fille m’avait rendu muet ! Moi qui ne reculais devant aucune ânerie, aucune flatterie du moment qu’elle était proférée à bon escient, j’avais la bouche cousue.
Je me jetai à l’eau –ce qui n’est pas un exercice si facile sur la rue Caulaincourt, croyez-moi- et osai un timide « vous repasserez par ici ? ».
Je m’attendais à un refus poli, voire « je pars demain avec mes parents » expression favorite des filles ces temps-ci.
En fait j’eus droit à un sourire timide et à « Et votre mouchoir ? Vous me le donnez ?».
Elle ajouta « Nous devrions nous croiser encore, je passe souvent rue Saint Vincent. »
Soit il ne lui vint pas à l’esprit de me rendre à l’instant un mouchoir taché, soit elle avait dans l’idée de ne pas rater une occasion de sortir avec un type aussi extra que votre serviteur.
Par un excès de prudence inhabituel chez moi, je penchai pour la première explication…
Nous n’avions le téléphone ni l’un ni l’autre ni ne savions où habitait l’autre, ce qui limitait sérieusement les possibilités de communication à distance.
Et le plus inquiétant était que nous n’y avions pensé ni l’un ni l’autre.
Deux têtes de linottes, nous devions penser à autre chose.
Je passais le lendemain, puis le surlendemain.
L’espoir fait peut-être vivre mais il fatigue quand il dure…
Je dus pendant les deux jours suivants aider ma mère, ce qui me permit de restaurer une fortune salement entamée par deux cafés.
Le quatrième jour, un lundi, je repassai rue Saint Vincent.
Je la descendis lentement du Sacré-Cœur jusqu’à la rue Caulaincourt puis la remontai jusqu’à la rue du Chevalier de la Barre –mort à dix-huit ans pour n’avoir pas salué une procession-.
Je fis trois fois le voyage. Le pas un peu plus las à chaque fois, non que ce fut la fatigue, à quinze ans on ne s’épuise pas si facilement, non, juste la tristesse.
Pas celle d’avoir perdu un mouchoir, seule ma mère en était attristée. J’étais triste d’une fille qui me manquait depuis trop longtemps.
Je descendis de nouveau la rue Saint Vincent jusqu’à la rue Caulaincourt et m’apprêtai à regagner tristement mes pénates en traînant les pieds de désespoir lorsque je la vis.
Elle faisait les cent pas devant « the » café et me tournait le dos.
Du coup, mon pas redevint alerte, elle fit demi-tour, sourit et dit seulement en me tendant la main « J’ai oublié votre mouchoir… ».
C’est à ce moment seulement que je remarquai que nous nous voussoyions.
Habituellement je prête peu d’attention au sort des mouchoirs mais je fus heureux qu’elle me donnât encore une chance de la revoir.
Au moins celle de récupérer mon mouchoir…
Et toujours pas de rendez-vous et toujours « je passe souvent rue Saint Vincent » et toujours elle me serrait la main en partant et toujours elle me manquait à peine sa main lâchée.
23:11 | Commentaires (5)
Rien n'est simple...
Et parfois tout se complique, comme dit Sempé...
Je me demande si Heure-Bleue ne ressent pas une pointe de jalousie retrospective à la lecture de mes notes.
J'ai beau lui dire que toutes ces jeunes filles sont aujourd'hui à la retraite, m'ont probablement oublié -ce qui a un je ne sais quoi de blessant-.
Elles sont mariées, ont des enfants que je ne leur ai pas faits. Infidèles va...
Dans tous les cas, elles ne sont, comme moi, plus rien de ce qu'elles étaient.
Nous avons mal partout alors que nous n'avions mal qu'au coeur.
Bref, le temps est cruel...
Mais je continuerai tout de même mon récit, je n'ai jamais reculé devant l'adversité, je ne vais pas commencer aujourd'hui !
Quatre décennies avec Heure-Bleue, ça vous forge un caractère...
10:31 | Commentaires (5)

