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samedi, 01 septembre 2012

Une soirée d’angoisse.

Oui, je suis comme ça, moi, je n’angoisse que pour les choses importantes.
Pas des bêtises comme les études, l’argent ou le travail. D’abord je n’ai ni argent ni travail, ensuite les études se passent bien. Et parfois même sans moi… En revanche, les histoires d’amour qui, comme chacun sait, finissent toujours mal, m'angoissent.
J’ai un cœur certes grand mais qui souffre d’une fragilité de l’enveloppe qui me fait craindre les plaies qui ne manquent pas d’arriver si on n’y prend garde.
Jusqu’à présent j’avais évité de tomber amoureux en général et d’une fille « pas  libre » en particulier.
Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut. D’ailleurs on ne fait jamais ce qu’on veut…
Et puis d’abord c’est elle qui a commencé ! Pourquoi ces cheveux roux, hein ? Pourquoi ces yeux verts, hein ? Pourquoi ce regard et cette petite bouche ?
C’est dingue ! On ne devrait pas laisser sortir des filles comme ça dans la rue !
Toujours est-il que pour la première fois –enfin pas forcément la première, je ne sais pas, mais la première en le faisant exprès- pour la première fois donc, je veux arracher une fille aux bras de quelqu’un d’autre.
Je ne le sens pas si facile. Ce qui est à la fois très bien et très ardu.
Je l’attends donc près de la Bourse et nous irons au cinéma puis au restaurant. Puis je la raccompagnerai.
Epais comme des Biafrais, nous commençons par le restaurant. J’ai un compte chèque au  Crédit Lyonnais et j’ai tapé ma grande sœur pour éviter le « bout de bois » toujours délicat à expliquer au banquier.

Nous allons en direction des Arts et Métiers, il y a, rue Beaubourg, un restaurant genre fausse auberge normande, là où aujourd’hui il y a le Quartier de l’Horloge, là où se trouve le Centre Pompidou, il y avait un vaste terrain qui servait de parking sauvage.
A cette époque bénie, le bordel ambiant généralisé et incessant du quartier n’existait pas encore. Couvre feu vers dix-neuf heures…

Ce petit restaurant était accueillant, mal éclairé à souhait, bref tout à fait adéquat pour ce que j’avais en tête. D’abord, qu’on ne me regarde pas de trop près au départ. Donc, d’abord écouter, puis essayer d’intéresser la belle. J’essayais de n’avoir pas l’air trop fier de sortir avec une pin-up pareille, j’ai pris l’air « cool », genre « vous en faites pas, j’ai l’habitude d’aller au restau avec des stars »…
Quand elle a fini de me dire tout ce qui l’intéressait, en picorant comme un moineau, c'est-à-dire énormément, elle me demanda ce qui m’intéressait, moi. Piège trop évident. Je n’allais certainement pas lui dire tout de suite « mais vous, Heure-Bleue !».
Une émission de radio récente avait parlé de l’indétermination liée au temps et à la position –justement mon programme- mais je n’allais pas discourir sur le principe d’incertitude décrit par Heisenberg, je m’embarquai donc dans une tentative de vulgarisation de laquelle il ressortit que ce qu’il y avait de plus incertain était le succès de mon entreprise. Elle m’a dit plus tard que sur ce coup, elle avait pensé « qu’est-ce qu’il est intelligent ce garçon ». Elle a révisé son jugement souventes fois depuis…
Je ne me souviens plus de ce qu'on nous a servi. De toute façon on l'a englouti. Et puis j'ai passé mon temps à la regarder.
Je l'ai raccompagnée et nous nous sommes quittés sans autre marque d'intérêt réciproque qu'un baiser sur la joue.
Elle a la bouche douce...