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dimanche, 02 septembre 2012

Arrachage.

Arracher des bras d’un concurrent celle qu’on sait être « celle-là », « la vraie », « the last one », n’est pas chose aisée.
Il faut de la ténacité et surtout de la patience.
Beaucoup de patience.
Et faire attention.
Très attention.
Extrêmement attention.
Certes, je vous l’ai dit, elle a bouche douce.
Mais je ne vous ai pas tout dit.
Elle a aussi la langue pointue.
Il y a pire encore.
Elle a en plus la dent dure.
Liliplume disait « tu es pris, elle n’a plus qu’à ferrer le poisson ». Elle s’est trompée. Il n’y avait pas de ligne ni d’hameçon. Heure-Bleue n’était pas partie à la pêche. Elle est juste entrée dans mon cœur par inadvertance. Elle l’a transpercé sans même s’en rendre compte…

Toutefois, je ne devais pas lui être totalement indifférent puisque plusieurs fois par semaine nous déjeunions dans un de ces petits restaurants nombreux à Paris dans ces années-là. Pour huit francs on avait un repas complet ! Huit francs ! On perdait des sous puisque nous ne buvions ni vin ni bière  mais bon, c’est la vie…
Et nous ne sommes toujours pas allés au cinéma.
Pendant quelques semaines nous avons déjeuné de cette façon, le soir j’allais la chercher et je la raccompagnais, parfois jusque chez elle. Mais rien de plus.
Un jour, elle me dit que si je veux bien la voir ce soir là, elle passera me chercher au petit restaurant de routiers en face de chez elle. Elle ne sait pas à quelle heure parce qu’elle a quelque chose de très important à faire.
J’attends donc. De longues heures. Je ne sais pas où elle est. Vers dix heures je prends mon courage à deux mains, je traverse la rue, je monte jusqu’à sa porte et je frappe.
Elle est là. Elle ouvre. Elle claque la porte et me prends dans ses bras.
Je peux enfin l’embrasser autrement que sur la joue et j’en profite honteusement.
Seulement voilà, il est tard.
Je ne me rends compte que le matin que je n’ai ni rasoir ni brosse à dents…
En plus je n’ai plus un sou sur moi, ils se sont envolés avec les dix mille cafés que j’ai bus chez « le routiers en face ».
Elle m’avait donné tout ce qu’elle avait à m'offrir hier soir, il a pourtant fallu le lendemain matin qu’elle partage ses maigres sous et ses tickets de métro avec moi.
J’ai vraiment un comportement de gigolo.
Elle prétend parfois que je n’ai pas changé, qu’il me manque toujours dix-neuf sous pour faire un franc, que je lui pique ses tickets de métro et que ça dure depuis plus de quarante ans…
Elle m’apprendra un peu plus tard qu’elle avait ce soir là jeté son petit camarade. Un peu plus tard encore qu’il l’avait invitée au restaurant et non seulement elle avait mangé son dessert mais englouti le sien car il avait l’appétit coupé…
J’ai cru discerner une menace voilée dans l’histoire du dessert. La vie avec « voix sérieuse » promettait de n’être pas une mince affaire.
Ce sera tout car « voix sérieuse » n’aime pas qu’on aille regarder dans ses affaires sans sa permission. Et ne croyez pas que je fasse exception…
J’ai néanmoins le droit de vous dire que les années n’ont chez elle eu de prise que sur son pied gauche…
Elle ne vous a jamais déjà parlé de son « petit rôti de dinde que juste il manque que la ficelle » ?
Hé hé hé…