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vendredi, 15 février 2013

La double inconstance

Hier, lectrices chéries, c’était Saint Valentin, la fête des fleuristes la fête des amoureux.
La radio nous saoulait de tous ses petits haut-parleurs avec ces histoires desquelles il ressortait surtout que la passion était dangereuse selon certains psys et l’amour un marché juteux pour les patrons de sites de rencontre.
Heure-Bleue a pris un ton martial pour annoncer à son Goût chéri « pas question de te faire escroquer par la fleuriste ! Pas de fleurs ! On va encore te refiler des rogatons ! Cette fête est stupide ! Uniquement commerciale ! ».
Comme j’avais oublié cette coutume bizarre qui veut qu’on offre des fleurs à date fixe, ça m’a arrangé.
Puis je suis allé au Monop’ chercher des poireaux –non, Heure-Bleue n’est pas enceinte, elle traverse juste une période « poireaux vinaigrette »- et quelques petites choses.
En revenant, j’ai évidemment eu droit à « tu ne m’as pas rapporté de fleurs !!!!??? »
- Tu ne m’avais pas dit, avant que je ne parte « Pas de fleurs ! » ?
Avec sa logique toute personnelle et très particulière, Heure-Bleue m’assène « je t’ai dit « fleurs » mais tu aurais pu prendre des fleurs au Monop’ ! » puis, s’avisant de quelque chose de bizarre, ajoute « Ou un livre ! »
Que voulez-vous répondre à ça ?
Question subsidiaire: Vous êtes toutes comme ça, lectrices chéries ?

 

jeudi, 14 février 2013

Et souviens-toi que je t’attends.

Elle n’abusa pas de sa supériorité du moment et se contenta de demander « Où habitez-vous ? Dans quel quartier ? Paris est vaste… »
Je n’osais pas lui dire que j’habitais dans un quartier de voyous, dans un immeuble qui ressemblait à un bâtiment rescapé de la bataille de Stalingrad, je lui répondis néanmoins.
 - Du côté de la Porte de Clignancourt, ma mère a été longtemps effrayée à l’idée que le quartier déteigne sur nous.
- C’est si terrible ?
- Ça dépend… Vous parlez de ma mère ou du quartier ?
Elle était décidément très gentille car elle rit de bon cœur…
Puis nous sommes allés jusqu’à l’allée centrale, demander l’heure à quelqu’un qui avait une montre.
Que le temps passait vite ! Il y avait dix secondes à peine que nous nous étions retrouvés devant la Victoire de Samothrace et il était déjà près de six heures.
Nous décidâmes de rentrer à pied, nous parlions peu.
Le prétexte que je lui avais donné pour la revoir, quoique totalement sincère, ne marcherait probablement pas deux fois.
 En plus j’étais un peu désarmé car habituellement, dans mes relations avec les filles, j’écoutais et étais assez attentif pour attirer leurs confidences. Là, c’était l’inverse, c’est elle qui me poussait à la confidence…
Tandis que nous cheminions, elle accentuait la pression sur mon bras de temps en temps. Histoire de me réveiller ? De s’assurer que j’étais avec elle ? Qu’elle ne traînait pas un ectoplasme ?
Je ne sais pas, je ne savais pas interpréter ses envies.
C’est quand nous sommes arrivés au bout du boulevard Haussmann, là où commence la rue Lafayette, que je sus que le choix de la posture allait être déterminant.
Je lui demandai « Et demain ? Que faites-vous ? »
Elle se contenta de me poignarder d’un « Je ne suis pas là, je suis invitée à la campagne. » qui m’évita de choisir entre allure dégagée et indifférence étudiée.
Je devais avoir l’air du type qu’on vient d’envoyer aux galères pour un crime qu’il n’a pas commis car elle ajouta « J’y vais avec mes parents. Vous pourrez tenir jusqu’à la semaine prochaine ? ».
Là, pris d’un doute, je demandai « Et vous ? »
Elle sourit avec indulgence « Ce sera très dur mais je pense survivre ».
Nous avions encore, à cette allure –à croire qu’on s’entraînait pour devenir sénateur-, plus d’une demi-heure de marche.
Au bout de longues minutes,  après avoir lu à la volée une affiche sur un mur –si c’est embêtant d’avoir un œil percé, il est appréciable d’avoir l’autre œil perçant- je lui demandai « vous aimez la musique ? »
Elle m’assura que oui.
- Mozart au kiosque du Luxembourg, mardi prochain, ça vous dirait ?
- Qu’est-ce qu’on donne ?
- Son concerto pour clarinette.
- Comment vous savez ça ?
- Je l’ai lu il y a trois minutes sur une affiche…
Elle me regarda avec intérêt.
- Vous m’attendrez en bas de chez moi, mardi prochain ?
- Bien sûr, « J’attendrai l’hiver pour tomber »…
Elle eut dans le regard une lueur amusée « Vous avez toujours un vers approprié à citer ? Hier soir, si je vous avais hier soir demandé si, plutôt que Rimbaud, vous aimiez Baudelaire, que m’auriez vous dit ? »
- Hier soir, m’aurait échappé
« Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
  Des divans profonds comme des tombeaux »
et, comme hier soir, je me serais mordu la langue aussitôt après.
Elle me jeta un regard surpris et continua
« Et d’étranges fleurs sur des étagères
   Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux » et, après un silence, prenant un air méfiant ajouta,
- Vous connaissez aussi celui-là ?
- Vous le connaissez bien, vous !
- Dites moi, la poésie, vous l’aimez vraiment ou c’est juste pour draguer les filles ?
- Eh ! C’est vous qui avez commencé avec Rimbaud, mais oui, j’aime la poésie. Et la musique.
Elle dit doucement en me serrant le bras « je ne sais pas si je vais aller à la campagne avec mes parents », puis ajouta « malgré tout je suis sûre que c’est pour draguer ».
- C’est ça, je vais lire et retenir des poèmes rien pour aller dans une boîte et prier pour croiser une fille qui aime Baudelaire… En plus, pour la mettre à l’aise, je commencerai par « La mort des amants », pfff…  Et vous, vous aimez vraiment la poésie ?
- Bien sûr, mais à part la lire et la retenir, je n’ai jamais pu en parler en dehors du lycée, et seulement en cours.
- Allons, ne me dites pas que vous n’avez croisé que des garçons obnubilés par les westerns et des filles obnubilées par Sissi !
- Oh non ! Mais aucun ne m’a parlé de poésie, et encore moins aidé à dire Ophélie…
Elle s’arrêta, se tourna vers moi « Finalement je n’irai pas avec mes parents, vous avez une idée pour demain ? »
Encore une fois, elle m’avait bien eu…

mercredi, 13 février 2013

Les déesses de marbre et les héros d’airain.

La galerie des antiquités grecques et romaines était, contrairement à la Grande galerie, plutôt encombrée, pas de visiteurs mais de statues. Si la majeure partie des œuvres était placée contre les murs, un grand nombre était placé, semble-t-il, au hasard sur la surface de l’immense salle.
J’appréciais ce désordre apparent et y déambuler avec elle était agréable.
Nous marchions côte à côte et si elle avait lâché mon bras en entrant dans la salle, elle restait à ma hauteur et nous échangions nos impressions.
De temps en temps, elle posait sa main sur mon bras pour attirer mon attention et ça n’attirait pas que mon attention…
En 1966, le Louvre n’était pas encore climatisé et au bout de deux heures environ, elle eut chaud, trop chaud.
- Ça ne vous ennuie pas de sortir ? J’ai vraiment trop chaud maintenant…
Je venais de contracter, sans le savoir, un abonnement aux « filles qui ont trop chaud », été comme hiver, un abonnement que je n’ai jamais pu résilier.
Cet abonnement qui comporte une clause abusive qui dit, en tous petits caractères « tu ne colleras pas ta petite camarade sous peine de coup de pied ».
Bien qu’hésitant à signer l’abonnement,  je cédai « Si vous voulez, on peut aller aux Tuileries, je nous achèterai des glaces. Je ferai même attention à ne pas me faire de taches… »
Elle eut une moue dubitative et, après m’avoir considéré de haut en bas, ajouta « Vous croyez ? Je suis sûre que vous n’avez même pas vu que vous avez une trace de cirage rouge sur cette jambe » et, joignant le geste à la parole elle donna de sa ballerine un léger coup à mon mollet gauche.
Il y a des jours comme ça, on croit que tout est merveilleux mais non… Ça avait commencé avec un flagrant délit de dépoussiérage, ça continuait avec une tache de cirage.
Si ça continuait, elle allait me punir, m’envoyer au coin…
Cette fille avait un œil d’aigle et un jugement féroce. Qu’est-ce qui m’avait pris, bon sang !
Nous atteignîmes enfin la sortie. Dans la cour, elle me reprit le bras et je fis comme si je n’étais pas fier comme Artaban d’avoir cette fille à mon bras, histoire de ne pas éveiller de jalousie d’autres jeunes gens.
Au bout de quelques pas, elle s’arrêta et me regarda.
- Vous venez d’où ? De quel pays ?
Allons, bon, me voilà étranger maintenant…
- De Paris, j’y suis né.
- Ah ? Je vous pensais d’ailleurs, plutôt… méditerranéen…
- Mon père est né en Algérie.
- Vous n’avez absolument pas « l’accent » !
- Vous vous attendiez à quoi ? A « Bijor mad’mazelle, ti vo bion aller à mousée avec je ? »
C’est là que ça a failli tourner court et m’obliger à un autre séjour à La Casita…
Je haussai les épaules et dégageai mon bras du sien. Elle se tut, terriblement gênée.
Je n’avais pas envie d’expliquer encore une fois à qui que ce soit, que même s’il n’y a pas de mal à ça, non, je ne suis pas un Arabe, du moins pas à ma connaissance, que je me contentais d’être très brun, d’avoir la peau mate, les yeux très bruns, une barbe « à contrôle au faciès » et de grandes oreilles.
J’avançai lentement, la tête baissée du type qui fait la gueule. D’ailleurs je la faisais.
Elle me reprit le bras « Je suis désolée, allons ne soyez pas fâché, ce n’était que de la curiosité ! »
Un peu plus loin, elle tira sur mon bras et ajouta  « Dites moi un peu ce que je ferais là avec vous, sinon ? »
Je ne dis rien, ce qu’elle m’avait dit me rasséréna un peu et je ne lâchai pas son bras, faut pas exagérer non plus.
D’abord, toute occasion d’être près d’elle était bonne à prendre.
Je me détendis et elle parut le sentir car elle pressa un peu plus mon bras.
Il nous fallut du temps pour traverser la place du Carrousel, envahie par la circulation.
Il y a, aux Tuileries, un bassin oblong perpétuellement vide où trône une statue, un endroit peu fréquenté où il y a toujours de l’ombre, des chaises disponibles et la proximité de la Seine qui y maintient une certaine fraîcheur.
Je l’entraînai donc là, amenai deux chaises et m’en allai chercher des glaces.
A ma surprise, elle était toujours là et m’attendait quand je revins.
Elle dégustait sa glace comme les chats la crème, à petits coups de langue brefs.
Moi qui n’ai jamais trop chaud et ne transpire que peu, j’allais me mettre à avoir trop chaud et fondre si je continuais à la regarder.
J’étais si occupé à l’admirer en coin que je ne dus qu’à un réflexe de m’épargner l’atterrissage de ma boule de glace sur les genoux…
Ma glace dans le sable de l’allée la fit pouffer « Vous êtes toujours comme ça ? »
Histoire de retarder un peu la veste qui me guettait, j’évitai astucieusement le « toujours quand je vous vois… » que je remplaçai par un haussement d’épaule désolé.
Quand elle eut fini de rire, elle tendit le bras « Vous voulez un peu de ma glace ? »
Comme je ne voulais pas gâcher le goût de la trace de ses lèvres avec de la vanille, je déclinai poliment…

mardi, 12 février 2013

Immédiatement sa raison s'en alla...

J’aurais volontiers déposé un autre baiser sur sa joue mais je n’osai pas et partis.
Je parcourus le chemin jusqu’à la maison dans l’état d’esprit du petit garçon qui marche sur le bord du trottoir.
Mais si, vous savez bien, quand on marche sur la bordure et qu’on se dit « si je ne touche pas un seul trait jusqu’au coin, c’est qu’elle m’aime » ou bien « de chaque côté il y a un précipice et si je glisse, je tombe dedans et je meurs ».
La régression totale, en somme. C’est beau d’être grand…
En arrivant à la maison, tout le monde dormait. Le monde se résumait à mes deux sœurs cadettes, l’aînée était mariée et mes parents commerçaient à la campagne. Oui, le linge de maison n’est pas très nourrissant en juillet à Paris…
Je me suis couché et je rêvais avant même de dormir.
J’eus d’ailleurs du mal à m’endormir, c’est fou comme rêver vous tient éveillé parfois.
« Je m’voyais déjà », non pas en haut de l’affiche mais dans les salles du Louvre, avec une jeune fille accrochée à mon bras.
Et pas n’importe quelle jeune fille, celle dont je sentais encore les bras autour de mon cou et dont les cheveux me chatouillaient le nez.
Les bruits de la rue et un soleil éclatant me réveillèrent brutalement. Faute de montre, la panique me saisit. Je me levai en hâte et me ruai à la cuisine où le réveille-matin indiquait bêtement huit heures.
Oui, lectrices chéries, j’ai de la chance, depuis que « je fais mes nuits », je ferme l’œil et ne l’ouvre que huit heures plus tard, au grand dam de tous ceux et celles qui jalousent cette belle aptitude au repos.
Aptitude que j’entretenais sérieusement, surtout pendant certains cours d’histoire…
Donc, soulagé d’un grand poids devant ce réveille-matin compréhensif, je me mis aussitôt à bouillir d’impatience.
Je me bichonnai comme une cocotte, chose rare, puis je décidai de lâcher les Clark au profit de mocassins abandonnés pour cause d’entretien trop prenant.
Pour la seconde fois depuis que je les avais, je cirai avec un soin jaloux ces mocassins bordeaux.
J’abandonnai lorsque j’eus quasiment besoin de mettre des lunettes de soleil pour les regarder.
Je n’allais tout de même pas sacrifier tout mon confort pour elle, me mentis-je avec un manque de conviction affligeant, aussi je choisis mon jean « milleraies », un des deux seuls vrais « Newman » de la maison, le « vert Empire », superbe.
D’ailleurs je ne les choisissais que vert ou bleu-marine, je n’aimais pas les autres couleurs.
En revanche, j’étais, et serais encore pour des décennies, toujours aussi mal peigné et rien n’y ferait jamais, donc…
Très en avance, j’en profitai pour me relaver les dents, des fois que...
Elles ne se transformeraient pas en publicité pour « Email Diamant » et je ne récupèrerais pas le sourire de Stewart Granger dans « Conjiura dei dieci » -où Sylva Koscina m’avait déjà fait chavirer il y a des années-, mais au moins, j’aurais essayé !
Je vérifiai soigneusement que je n’avais pas envoyé un panache de gouttelettes de dentifrice sur ma plus belle chemise bleue, pris mon pull « ras du cou » gris, le jetai négligemment sur mes épaules puis je partis joyeux vers une probable gamelle…
Comme prévu, j’arrivai largement en avance, j’avais pourtant fait le chemin à pied mais vous savez ce que c’est.
J’avais gagné, de haute lutte et à grandes enjambées, le droit de trépigner devant la statue de la Victoire de Samothrace pendant plus d’une demi-heure.
Demi-heure que je mis à profit pour salir le bas de mon Newman à y essuyer mes mocassins toutes les cinq minutes pour en restaurer l’éclat éblouissant.
Eh oui, la cour du Louvre, en 1966, n’était pas asphaltée, encore un plan pour empêcher les garçons d’avoir des chaussures propres.
Je me demande encore comment faisaient les filles pour avoir des chaussures impeccables au même moment.
J’étais si absorbé par le lustrage de mon mocassin gauche –ou droit, je ne sais plus- que je sursautai en entendant « Vous trouvez ça propre, d’astiquer vos chaussures avec votre bas de pantalon ? »
C’était elle. J’en oubliai de re-astiquer l’autre chaussure !
Toujours en mini-jupe mais rouge celle-ci, toujours avec ses ballerines –propres, les siennes, alors qu’elle avait traversé la cour-, toujours avec sa veste d’un vert gris assez doux dont j’ai appris depuis que ça s’appelle « vert sauge » et un chemisier blanc qui donnait à son teint de rose pâle un éclat sans pareil. Et surtout une envie folle d’y poser ses doigts.
Bref, un teint à devenir cannibale
Mais comment avait-elle pu accepter un rendez-vous avec un type comme moi ?
Pour paraphraser un des Marx brothers, même moi je ne serais pas sorti avec moi !
Mon cœur, déjà fendillé, perdit alors un morceau quand elle me tendit sa joue.
Il en perdit un autre quand elle m’embrassa sur la joue avant de passer son bras sous le mien pour m’entraîner vers les sculptures…

lundi, 11 février 2013

Muse et râteau ?

Nous marchions lentement le long du boulevard Montmartre vers le boulevard de Bonne-Nouvelle, je l’écoutai attentivement tandis qu'elle parlait d’une voix douce parfois masquée par le bruit des quelques voitures qui passaient. Eh oui, en 1966, les grands boulevards n’étaient pas encore envahis nuit et jour par un flot ininterrompu de voitures.
Elle m’apprit qu’elle allait au lycée Lamartine qui, à cette époque, était encore un « Lycée de jeunes filles ».
Comme les miens, ses parents avaient décidé qu’elle suivrait des études classiques.
Là où elle frappa un cœur déjà fendillé, c’est quand elle me demanda tout à coup « Vous aimez Rimbaud ? »
Je pensai aussitôt, souvenir oblige, à « Ophelie » en poussant un soupir.
Un an et demi d’études et de flirts avaient bien sûr passé et si la dernière mésaventure n'était plus vive, son cadavre était encore encombrant...
Dans un de mes rares éclairs de lucidité, je me dis que j’avais un talent inné pour croiser ce qu’il me fallait absolument éviter.
A mon soupir, elle ajouta « Vous n’aimez pas ? Vous connaissez ses poèmes ? Je vous agace ? »
Au lieu de me taire, ou dire le « mais non, vous ne m’agacez jamais » que la prudence commandait, je lui dis stupidement mais fort heureusement mezzo voce
« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, 
   la blanche Ophélia flotte comme un grand lys. »
A peine eus-je fini que je regrettai cet accès de niaiserie pédante.
T
out aurait pu s’arrêter là, tranquillement si elle n’avait ajouté de sa voix douce
« Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
   On entend dans les bois, lointains, des hallalis. »
Elle avait dit ça avec un je ne sais quoi dans la voix qui fait qu’on attend la suite.
Je lui dis « continuez, s’il vous plaît, continuez »
Elle continua, elle hésitait, trébuchait, de temps en temps, mais comme souffleur, j’étais assez bon et ça semblait lui plaire.
Nous arrivions à l’angle du boulevard de Bonne-Nouvelle et du début de la rue d’Hauteville, face à la boutique « Pronuptia » aujourd’hui disparue, lorsqu’elle arriva au « Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles, la blanche Ophélia flotter, comme un grand lys. » qui clôt « Ophélie ».
- C’était très chouette, hein ? Merci beaucoup.
- Comment ça, merci beaucoup, on est déjà arrivé ?
- Oh non ! Merci beaucoup, c’était pour « Ophélie », d’habitude on ne parle que du « Dormeur du val », plus rares sont ceux qui  connaissent et aiment Ophélie.
- Ah bon... J’avais peur que nous soyons arrivés.
- Mais non, on n’est pas arrivé, j’habite presque rue Lafayette !
Ah ! L’art de sauter sur les occasions de s’enfoncer...
- Finalement, c’est très bien, j’ai besoin d’un délai supplémentaire.
- Pourquoi donc ?
Et l'art de prendre de l'élan pour ramasser une gamelle…
- Il me faut bien trouver un prétexte plausible pour vous revoir, non ?
Elle ne dit rien.
Elle tenait toujours mon bras et regardait ses ballerines en marchant.
Nous avions parcouru une cinquantaine de mètres sans un mot quand elle dit doucement « Vous avez trouvé un prétexte ? »
J’étais bien obligé de dire quelque chose.
Je la regardai, elle me paraissait si attentive et si belle sous la lumière du réverbère que je pensai « tant pis pour moi » et lui dis à voix basse « j’ai vraiment envie, très envie et même besoin, de vous revoir, ça peut marcher comme prétexte ? »
Elle sourit « J’en ai entendu de bien plus stupides, au moins celui-là est flatteur… Mais à part ça ? Qu’allons-nous faire ? »
Je me gardai prudemment de lui parler de tout ce qui me venait à l’esprit en la matière.
Je connaissais, hélas trop bien, les dangers du cinéma pour le proposer.
En plus, avec le coup du cinéma, les filles voyaient venir les garçons de loin.
Je lui demandai si un après-midi au Louvre la tenterait.
Ça la tentait. Elle demanda « La grande galerie ou les sculptures ? »
Je préférais la grande galerie mais les sculptures permettaient d’errer dans une espèce de labyrinthe qui me plaisait bien.
De plus, il y avait à l’époque si peu de monde dans les musées qu’on y pouvait déambuler dans le calme et rester devant une œuvre qui plaisait sans être obligé de passer rapidement à la suivante, poussé par la foule.
Nous marchions lentement, je la regardai et proposai « Les sculptures ? » et elle acquiesça.
Nous approchions de la fin de la rue d’Hauteville et n’avions de montre ni l’un ni l’autre aussi nous continuâmes jusqu’à la rue Lafayette pour voir la pendule de l’angle du boulevard Magenta et de la rue Lafayette.
Il n’était pas onze heures, Cendrillon et moi pûmes continuer à échanger de menus propos.
Plus je la regardais, plus ça se fendillait derrière mes côtes.
Lectrices chéries, vous n’avez jamais eu dix-sept ans ? Oui, oui, je vous entends ricaner à propos de « cœur d’artichaut »…
A onze heures moins cinq, elle me dit « à demain, treize heures au Louvre, devant la Victoire de Samothrace ? », fit un pas, hésita un instant puis revint et me tendit la joue.
Le grain de beauté n’était pas une poussière.
Malgré sa finesse, sa peau résista.
Ce n’était pas non plus de la batiste.
C’était beaucoup plus doux…