jeudi, 01 novembre 2012
La dame de piques
Vous connaissez Heure-Bleue.
Enfin, moins bien que moi qui pourtant la connais peu.
Oui, il faut toujours laisser quelque chose de nouveau à découvrir, sinon la vie de couple serait rapidement ennuyeuse.
Heure-Bleue, donc, déjà connue pour ses remarques lapidaires, fait régulièrement des progrès dans la vanne qui tue.
Problème, c’est dans le bus qu’elle teste ses trouvailles.
Un jour ça va mal finir. J’ai un souvenir comme ça. Un souvenir d’une presque quarantaine d’années…
A part ça, on va passer une partie de la journée et la soirée avec les enfants.
Merveille va m'épuiser.
Se mettre en rogne quand je lui ferai remarquer qu'elle fait quelque chose de pas bien.
Va en profiter pour essayer de se faire soutenir par Mamy.
Sera disputée par JJF qui lui dira que c'est pas beau de diviser pour régner.
Se mettra à pigner, vexée de s'être fait serrer en flag de manipulation.
Tentera une diversion auprès de Manou où elle récupérera une leçon de morale.
Du coup chouignera en allant voir son père.
Qui lui dira de se tenir tranquille et d'aller voir sa mère avant d'être punie d'on ne sait quoi.
Elle viendra donc se faire consoler par papy, qui verra arriver ce Machiavel en herbe de loin avec ses gros sabots et sa moue de martyre, elle lui jurera "que c'est le seul qui m'aime" et "que lui il est tout doux".
Elle lui fera un charme d'enfer, avec yeux qui papillotent et moue mystérieuse.
Rassurez-vous, je la connais, c'est juste qu'elle préfère les pulls en cachemire des frileux aux chemises de lin des pas frileuses…
C’est facile de se faire aimer des gosses. Il suffit d’avoir des pulls doux.
Il y a des jours comme ça, où l'absence des ogres se fait cruellement sentir...
10:10 | Commentaires (11)
mardi, 30 octobre 2012
Giboulées de mars.
On dit que les lits de 90 sont trop petits et sont des lits d’une personne.
En fait non, ça dépend dans quel sens sont rangés les occupants.
S’ils sont absorbés par leurs jeux, c’est comme les enfants, ils ne se préoccupent pas du confort…
Mais, comme les enfants, il leur arrive de se lasser rapidement d’un nouveau camarade de jeu, si agréable soit-elle ou soit-il.
Et de fait, leur amour se délita lentement et silencieusement. Ils ne se disputaient quasiment plus. C’était peut-être là la cause de son extinction… Ils vivaient tranquillement leur histoire. Trop tranquillement. Bien sûr, ils n’allaient pas aussi souvent qu’ils l’auraient souhaité au cinquième étage, dernière escale avant le septième ciel. Les épreuves passées avec une relative aisance leur assuraient l’année suivante sans problème mais quelque chose n’allait pas. N’allait plus.
Il commençait à renouer avec une sensation de mauvais augure quand on est en couple, celle de l’ennui. Elle acceptait trop facilement qu’il éludât leurs rendez-vous. Ce n’était pourtant pas le cas il y a à peine un mois. Ils vivotaient déjà comme un vieux couple. Leur aventure n’en était plus une, qui devenait routinière. Il n’y avait plus d’éclats de voix. Ils s’embrassaient, et plus, avec plaisir, certes mais il manquait ce qui les avait mus depuis le début.
C’était ça, il n’y avait plus d’élan.
Il leur était agréable de se retrouver mais la sensation de fièvre, la boule dans le ventre, le cœur qui s’emballe, le sentiment d’urgence quand ils allaient se retrouver, la sensation d’abandon, d’arrachement quand ils se quittaient, tout cela avait petit à petit disparu. Le silence commençait même à s’installer entre eux. Ils ne se disputaient même plus à propos d’un livre ou d’un film.
Alors que l’université commençait à bruire des revendications des étudiants de Nanterre, ils se remirent à prêter une attention soutenue au monde qui les entourait.
Un jour de début mars, alors qu’ils étaient assis au Jardin des Plantes, il prit son courage à deux mains.
- Dis-moi, tu ne trouves pas que « c’est plus ça » entre nous ?
Pour être honnête, il avait peur de sa réaction. Il attendait sa réponse avec inquiétude.
- Je n’osais pas te le dire mais c’est vrai que ce n’est déjà plus comme au début.
Il fut instantanément soulagé et osa :
- J’ai l’impression qu’on s’ennuie ensemble, maintenant.
- Tu m’en veux ?
- Ce n’est pas ta faute, c’est comme ça, ça arrive.
- Tu sais, on a de la chance, on n’est pas marié, on n’a pas d’enfant, nous ne sommes même pas majeurs…
Il était sûr maintenant qu’elle ressentait la même chose mais qu’elle ne l’aurait avoué pour rien au monde.
Une impression de liberté recouvrée lui dilatait la poitrine, à peine voilée par une légère sensation de perte mais pas du tout, heureusement, celle de gâchis.
Ils s’embrassèrent encore une fois, histoire de graver dans leur mémoire le goût de leurs lèvres et le souvenir d’une jolie mais courte histoire. Puis soulagés tous les deux, elle lui donna le bras et ils partirent assez joyeusement vers la rue Cujas prendre un café et retrouver d’autres copains.
Il allait pouvoir se remettre à refaire le monde.
Il ne savait pas qu’une autre rousse, aux yeux verts celle-là, usait ses jeans sur les bancs de la Sorbonne et qu’il la rencontrerait ailleurs quelques années plus tard.
Il ne savait pas plus qu’il allait participer à une grande aventure où il devrait remercier le ciel d’avoir encore le souffle qui lui permettrait de courir assez vite…
Le 22 mars, un étudiant rouquin, juif-allemand de surcroît, autant dire un gauchiste subversif, lança un mouvement de révolte.
De mauvaises langues, payées par Mon Général sans doute, prétendaient que c'était pour se venger de s’être fait sortir du pavillon des filles l’année d’avant par la maréchaussée.
Les étudiants étant finalement plus anarchistes que communistes, ils le suivirent.
Comme le temps s’y prêtait, ça dégénéra.
Ça s’étendit au pays tout entier, puis la situation s’y prêtant, au monde occidental.
Ce qui prouve qu’on peut tout faire aux étudiants.
Sauf leur interdire l’accès aux étudiantes quand le printemps arrive…
L’auteur vous contera cette histoire plus tard…
Vous savez presque tout, lectrices chéries, de votre scribe préféré.
Votre serviteur n’a à sa disposition que quelques jolies histoires. Je vous en ai conté trois, dont une a été sévèrement censurée par l’héroïne elle-même. Les autres m’appartiennent. Je retourne donc à mes billets d’humeur.
06:42 | Commentaires (14)
lundi, 29 octobre 2012
Bon anniversaire…
Ils reprirent les cours avec d’autant plus d’ardeur que les amphis étaient chauffés et qu’il faisait un froid de gueux.
Le mardi tant attendu arriva enfin, ce qui est assez courant après un lundi. Lui portait un caban offert par sa mère pour son anniversaire, et l’éternelle écharpe qu’il porterait sa vie durant, tel Aristide Bruant mais sans chapeau et de couleurs variées…
Elle était évidemment beaucoup plus élégante et apparemment moins frileuse. C’est fou comme peut être passionnante la vue d’une jeune fille, finement bottée jusqu’à mi-mollet, en manteau trois-quarts, mini-jupe et, entouré d’une écharpe, un cou délicat dont on connaît déjà la saveur de la peau…
Ils se sautèrent au cou. Il proposa « un chinois ». Elle dit « D’accord, mais celui de la rue Amelot ».
Il repensa alors à leur dernière séance de travail et le diable, qui se cache dans des détails bien charmants parfois, lui souffla quelques pensées inavouables.
Le problème des idées inavouables dans ces cas là c’est qu’elles sont parfois partagées.
Le repas fut, chose rare, silencieux et finalement frugal. Elle au thé, lui à l’eau. Pendant qu’il allait régler, elle en profita pour vérifier soigneusement dans un petit carnet une information vitale pour ce qu’elle avait en tête. Ils sortirent et leurs pas les emmenèrent vers la rue du Chemin-Vert, il avait le cœur qui s’accélérait dangereusement et elle le suivait sans rien dire ni faire mine d’aller dans une autre direction.
Leurs petites éponges toutes neuves leur permirent de monter les cinq étages sans aucune des difficultés qui guettent le clopeur acharné.
Si leur souffle était court à l’arrivée, c’est pour de toutes autres raisons.
Il pensa que Confucius avait raison qui disait que « l’expérience est une lanterne qu’on porte dans le dos et n’éclaire que le chemin parcouru ». A peine arrivés ils accrochèrent leurs manteaux à la patère de la porte.
Ils s’embrassèrent comme s’ils allaient mourir tout à l’heure, vous savez comme sont les gamins…
Il s’assit sur le lit et elle prit place à son côté. Elle le regarda puis s’allongea et dit d’une voix douce « Bon anniversaire, mon chéri ». Sa voix s’enroua sur la fin mais il est vrai que c’était l’hiver…
- Tu es sûre qu’on ne va pas faire une…
- Non, je te le jure.
Il s’empressa de déballer son cadeau. Il fit preuve de beaucoup de minutie pour ne pas abimer l’emballage et d’énormément de délicatesse pour ne pas abimer le cadeau .
Il savait que les filles, c’était magique. Il avait aussi appris que, comme les antibiotiques, « c’est pas automatique » et que la diversité des réactions, pour intéressante qu’elle fût, était souvent source de malentendus.
Il s’appliqua donc à suivre les conseils de Nicolas Boileau qui ne pensait probablement pas à ça en l’écrivant mais conseillait, avec un à-propos saisissant :
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez
Ils découvrirent avec ravissement que L’Art Poétique n’avait rien perdu de son actualité...
07:18 | Commentaires (9)
dimanche, 28 octobre 2012
Sounds of silence...
Les jours passèrent ainsi jusqu’aux vacances de fin d’année, agréablement malgré quelques disputes. En fait ils se chamaillaient beaucoup. Ils arrivaient même à se disputer en écoutant Simon & Garfunkel au café. Instruite par l’aventure précédente, elle évita d’évoquer l’idée d’aller travailler chez elle, le café de la Rue Cujas ou celui du coin du quai étant plus propice au travail et moins risqués. Elle était bien sûr tentée –et lui donc !- mais avait encore en mémoire une expérience pas très réussie. Elle était aussi refroidie par leur propension à se disputer pour des vétilles. Lui se méfiait un peu d’elle pour des raisons voisines.
Ils craignaient tous deux un ratage qui les laisserait malheureux comme les pierres. Ça, ce serait mauvais pour les études. Bien plus que les histoires d’amour « qui marchent ».
Ils durent se passer l’un de l’autre pendant les deux semaines des vacances de fin d’année.
Vacances qu’il mit à profit pour travailler d’arrache-pied. Il pensait certes aux épreuves à venir mais pas uniquement et il aurait besoin de temps pour mener à bien l’entreprise qu’il avait à l’esprit.
Ces journées de vacances étaient longues et bien remplies. Il travaillait« à la guelt »dans une boutique des beaux quartiers où l’on vendait du matériel audio dit « haut de gamme ». Ses connaissances en musique classique, dans le matériel audio, son passe temps préféré depuis de nombreuses années si on excepte les filles, ainsi que son bagout en avaient fait un vendeur qui s’en tirait honorablement. D’autant plus efficace qu’on lui fichait une paix royale. Il faisait donc provision de temps, de connaissances et de sous. Les sous, ça ne paraît pas, mais pour les cafés et autres chinoiseries qui permettaient d’éviter la rue Mabillon, c’était important.
Au début du mois de janvier 68, il trouva une lettre dans la boîte de ses parents.
Délicieuse missive disant en substance.
Mon chéri,
Si tu savais comme tu me manques ! Je reviens le dimanche 4 janvier, le train arrivera vers 7 heures et demie du soir. Si tu venais me chercher je serais la plus heureuse des filles.
Mille baisers et peut-être...
Odile
Et bien d’autres choses qui ne vous regardent pas.
Il savait qu’il lui manquait mais, la connaissant quand même un peu, il se doutait que l’idée de traîner sa valise dans les escaliers du métro Gare d’Austerlitz puis de la monter au cinquième étage l’enchantait moyennement. Pire, s’il la laissait rentrer seule, elle lui ferait la gueule pendant des jours. Ce qui entraînerait inévitablement d’autres disputes.
Cela dit elle lui manquait aussi terriblement et il irait la chercher avec joie. Ce « et peut-être » lui trottait sans cesse dans la tête, et il tirait déjà des plans sur la comète...
Il l’attendit donc sur le quai, gelé mais plein d’espoir, ce soir du 4 janvier 1968. Il se dépêcha de la rejoindre dès qu’il aperçut sa chevelure flamboyante à la portière d'un wagon. La valise dans une main, sa main dans l’autre ils descendirent dans le métro. Comme c’est souvent le cas quand on est très occupé à autre chose que son trajet, ils faillirent rater la correspondance à Bastille.
La valise n’était finalement pas très lourde et ils arrivèrent rue du Chemin-Vert sans épuisement excessif. Las… La tante l’attendait et comptait bien passer la soirée avec elle « qui m’avait bien manqué pendant ces deux semaines et j’ai tes cadeaux de Noël ma petite chérie». Pour les « Mille baisers » il avait eu un acompte, quant au « et peut-être » il semblait compromis. Il salua civilement la tante, un peu plus familièrement sa petite camarade et repartit chez lui non sans la promesse de se revoir mardi midi.
08:51 | Commentaires (10)
samedi, 27 octobre 2012
Privés de dessert...
Elle lui demanda de tenir son araignée pour pouvoir nettoyer ses lunettes. Il adorait regarder ses yeux vagues dans ces moments là. Il avait pourtant constaté « de tactu » récemment, très récemment même, que leur douceur était trompeuse...
Pour parfaire la réconciliation, il proposa « d’aller au chinois ».
- Tiens ! T’as des sous, toi ?
Jeta-t-elle, farceuse, un brin mesquine et l’œil de nouveau malicieux.
- Ben non mais on ne mangera rien et on boira la carafe d’eau, au moins on sera au chaud.
Se tenant par la taille, ils sortirent et eurent d’abord l’idée d’aller vers la Montagne Sainte Geneviève, riche en gargotes extrême-orientales.
Il fit remarquer que c’était quand même loin et qu’il avait quand même à travailler. Elle acquiesça.
- D’accord, on va vers chez moi, il y a « des chinois » pas très loin et après on travaille chez moi.
Elle insista lourdement.
- J’ai bien dit « on travaille »…
Pour une fois qu’il n’avait pas d’idée derrière la tête, elle lui en donna…
Passé le pont vers la Bastille, ils prirent les petites rues jusqu’au métro Chemin-Vert. Rue Amelot ils trouvèrent une gargote chinoise pleine de monde où on les mit à une petite table libre au fond de la salle. Leurs poches retournées leur permettaient tout juste des entrées.
Le déjeuner se limita à un hors-d’œuvre chacun, elle jeta son dévolu sur une salade de poulet, lui aurait bien voulu des nems mais la salade limiterait les frais et permettrait une boisson, une seule.
Pour une fois délicat il lui laissa la boisson. Toujours à « faire du genre » elle but du thé. Lui la carafe d’eau. Le maigre repas fut vite avalé et ils partirent « travailler »…
Elle poussa l’énorme portail de l’immeuble de sa tante et l’entraîna. Il pensait qu’elle habitait chez la tante mais non, celle-ci lui avait laissé la chambre de service du cinquième étage. Elle pourrait y vivre et travailler tranquillement, ne descendant chez sa tante que pour le dîner et quelques menus services.
Arrivés dans la chambre, ils jetèrent leurs araignées sur la petite table et accrochèrent leurs manteaux à la patère de la porte.
L’ambiance changea et le silence s’alourdit.
- Bon, au boulot !
Dit-il, plus pour détendre l'atmosphère que par réelle envie de travailler.
Il poussa la petite table vers le lit, trop bas pour elle, s’y assit tandis qu’elle tirait l’unique tabouret vers la table pour y prendre place.
C’est là qu’elle eut un réflexe malheureux. Elle se pencha et posa un baiser qu’elle espérait léger sur ses lèvres. Il n’était pas, hélas, assez léger. Ce fichu problème d’aimants, toujours… Il l’attira à elle, c’était assez pratique finalement de s’être assis sur le lit pensa-t-il. Pendant que ses lunettes tombaient sur la table, sans qu’ils se séparassent, elle passa de son côté.
Une chose en entraînant une autre, ils auraient fait une énorme bêtise si elle ne s’était souvenue à temps que méthode préconisée par le bon docteur Ogino était en grande partie responsable du « baby-boom ».
La loi Neuwirth était encore à l’Assemblée qui lui aurait permis l’accès à une « pilule » que de toute façon ses parents lui auraient refusée.
Lui, faute du matériel adéquat renonça à une entreprise si bien engagée.
Ils s’en tinrent donc là, avec difficulté certes, mais ils y parvinrent. Ils réarrangèrent leur mise et se mirent au travail sérieusement chacun à leur côté de table.
Ils n’étaient pas trop acquis à l’idée d’aller demander à maman si être grand-mère la dérangerait, aussi évitèrent ils de trop se regarder et laissèrent de côté l’idée d’échanger quoi que ce soit, surtout pas des baisers.
Bref, c’était une journée à hors-d’œuvre...
07:17 | Commentaires (9)

